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Patrick d'Humières

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Les chroniques de l’impatience – C’est loin le monde durable ?

25 décembre 2019
©Luca Bravo

« Le grand basculement », c’est maintenant !

On se souvient de la prédiction de notre meilleur expert de l’Afrique, Jean Michel Severino, qui prédisait à courte échéance « un grand basculement » de nature sociale, plus perturbateur encore des équilibres mondiaux que ne le serait l’inexorable réchauffement climatique à l’œuvre. Prévision d’autant plus pertinente aujourd’hui qu’elle touche aussi les économies développées qui ne savent pas adapter leur gestion démocratique aux tensions sur le partage, induites par la recherche d’une « transition juste » ; cette paralysie institutionnelle a pesé de toute son ombre inquiétante sur la COP 25. Tandis que l’Australie exploite plus que jamais son charbon mais ne sait pas arrêter l’incendie de ses forêts, pour ne pas parler des brûlis en Amazonie, en Malaisie, et dans les forêts primaires africaines, de COP en COP la planète voit l’iceberg du climat se rapprocher tandis que la musique continue sur le pont du Titanic, occupé par les pays du nord qui se croient à l’abri, se gardent de financer l’aide au sud et d’assumer un stock qui leur est dû. La conclusion de Madrid est celle qu’a laissé entendre Antonio Gutteres au nom des Nations Unies, selon lequel « il faut changer les modes de vie actuels pour permettre à la vie actuelle de se poursuivre.. » : les gouvernements impuissants, voire « défaitistes », passent le relais aux acteurs non-étatiques pour accomplir cette transformation à la base, faute de savoir la décider à la tête… 

Pour autant, le monde économique patine, même s’il multiplie les soutiens à « l’économie du bien commun » et s’efforce ici et là de faire monter au niveau des Boards les stratégies climat (cf. Afep, Ifa). Dans la série des petits pas qui font faire de grands sauts, on ne peut pas ne pas noter cette phrase du Haut Comité de la Gouvernance (Afep, Medef) qui  incite les entreprises à devenir des « actrices engagées dans les enjeux du développement durable reflétés dans leur politique de gouvernance », même si le Comité ne juge pas (encore) souhaitable d’inscrire la raison d’être dans les statuts. Les recommandations se multiplient mais les bilans et les Bourses, au mieux de leur forme ne traduisent pas une inflexion visible au détriment de l’économie fossile, si ce n’est dans le bilan d’Engie dont la traduction boursière, négative, en dit long sur la cécité des investisseurs traditionnels, alimentant une controverse sur la politique suivie, particulièrement exemplaire. Certes, Arcelor fait l’effort d’annoncer moins 30% d’émissions carbone pour 2030, tandis que Bayer dire vouloir atteindre la neutralité à cette date, doter son Board d’un comité parties prenantes et mieux rémunérer ses petits fermiers, comme pour faire oublier les procès Monsanto. La marine marchande et l’organisation de l’aviation civile promettent des innovations pour qu’on ne les taxe pas. Cela n’empêche pas les ONG de continuer à faire l’agenda, en s’attaquant aux leaders de la tech sur leurs conditions d’approvisionnement au cobalt au Congo ; et les Etats de réglementer partout l’usage du plastique, le mal aimé des matériaux qu’on ne sait pas récupérer autant qu’il le faudrait, avec ou sans consigne, surtout quand les dispositifs de tri plafonnent. Bataille homérique à l’Assemblée Nationale sur le sujet qu’on aurait aimé voir avancer de façon plus consensuelle et qui donne le dernier mot à la contrainte sur les producteurs, plus qu’à l’encouragement des citoyens et consommateurs. Il est vrai que si des déclarations d’amour à la Société sont publiées autour de raisons d’être générales, on cherche en vain les preuves que les entreprises en feront vraiment un outil de leur gouvernance, pour être sûr qu’elles veulent « servir le monde », comme les y invite le révolutionnaire Klaus Schwab dans son manifesto de Davos, qui adopte vingt ans après leur émergence les principes de la RSE..

La bonne nouvelle de cette actualité récente vient de Bruxelles où l’Europe, après que le Parlement ait voté l’urgence climatique, se dote d’une feuille de route incroyablement ambitieuse et opérationnelle pour verdir sa législation, son économie et son mode de vie.  Le compromis sur la taxinomie ouvre une autoroute aux investisseurs qui n’hésitent plus, du coup, à promouvoir à la radio l’investissement responsable. Le message de Madame Von Der Leyen est clair :

l’économie durable est le champ d’une nouvelle compétitivité qu’il faut savoir saisir, quitte à envisager l’arme suprême que constituerait une taxe carbone aux frontières.

Le « basculement » doit devenir industriel, de l’énergie à l’automobile en passant par l’agriculture, tous les modèles vont être révisés à l’aune de leur contribution à l’impératif de « neutralité climatique » ! Enfin un discours encourageant, qui l’emporte; La green economy est la dernière station avant le renoncement à la croissance, selon le dernier éditorial de J.Stiglitz (Les Echos) qui recommande « des investissements publics élevés, une réglementation solide, une tarification environnementale appropriée », le tout « en phase avec des efforts de plus grande justice sociale ». Et même si The Economist s’efforce de démontrer que les inégalités ne sont pas aussi fortes qu’on le prétend ( !), les gouvernements sont au pied du mur ; ils ne peuvent plus promettre « la globalisation heureuse », bien derrière nous ;  il leur reste à reconnaître qu’on ne reviendra plus vers des temps stables et prometteurs et que la prospérité est à ré-inventer et d’abord à re-penser. 2020 s’annonce un moment clé pour réussir ce basculement dans les têtes et pour s’engager pleinement dans « une économie durable » qui est notre nouvelle frontière à saisir avec réalisme.

Patrick d’Humières est fondateur de l’Académie Durable Internationale/EcoLearn, directeur pédagogique des Master Class 21 (CentraleSupelec Exed) et enseignant « sustainable business models » à Sciences-Po, fondateur de la communauté « managers responsables 21 »

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Bonnes fêtes et construisons tous ensemble la nouvelle économie durable qui relèvera les défis collectifs du 21°siècle pour une planète engagée dans la prospérité écologique et juste.

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Les chroniques de l’impatience – C’est encore loin le monde durable ?

12 novembre 2019
C’est encore loin le monde durable ?

Analyse de l’actualité récente du développement durable qui concerne les entreprises, par Patrick d’Humières, Académie Durable internationale & communauté MR 21.

Le cycle de la toute puissance des groupes est-il derrière nous ?

Novembre 2019 sera marqué d’une croix définitive : la mort d’Europacity, aménagement à la gloire de la consommation urbaine, un peu verdie mais pas assez pour résister aux injonctions du temps. Associations et Ong sont parvenues à imposer leur agenda aux grands groupes, ceux-ci voulant croire qu’on nom de l’emploi et des salaires, on peut faire tourner le modèle comme avant. En Italie l’addition est de 10 000 postes supprimés parce qu’on n’a pas voulu accorder une immunité juridique à Arcelor Mital pour la reprise de l’aciérie d’Ilvi ; il faut dire que le procès d’Exxon pour dissimulation du risque climatique, effraie plus d’un CEO.  Même Aramco, plus grande entreprise du monde a du mal à se faire coter, sans concéder la transparence et la gouvernance minimum exigée par les investisseurs, même de ceux prêts à brûler près de 1000 milliards pour un actif pétrolier dont on dit maintenant que la consommation continuera jusqu’en 2040 au moins…Il est vrai qu’on est loin du prix du carbone à 75$ recommandé par le FMI ! Mais 20 ans pour continuer à faire de l’argent comme avant, c’est beaucoup ou pas assez ? Le Président de Total a répondu en déclarant qu’il ne voulait « pas devenir un dinosaure », d’où sa transformation engagée, plaide-t’il, qui passe par un doublement des dividendes offerts aux actionnaires qui lui feront confiance…

Les temps sont d’autant plus durs pour les groupes que les gouvernements et les banquiers centraux voient bien que l’excès de liquidités dans le monde va peu aux investissements et au pouvoir d’achat des classes moyennes, en train de sortir dans les rues ; elles font écho aux expressions radicales des salariés de GAFAM ou d’étudiants de business schools qui s’en prennent aux entreprises accusées de ne pas prendre en main l’angoissant réchauffement climatique de la planète. Et si on ne peut plus tenir la COP annuelle dans un pays en tension sociale, si les taxes ne passent plus, ne va-t’on pas être réduit à multiplier les engagements de bonne volonté de sommets en sommets, à promettre des compensations faute de réductions des émissions comme dans le secteur aérien et à laisser monter « ces risques d’effondrement systémique » dont s’inquiète l’OCDE ?  « Tout le monde parle de l’inclusion financière, c’est un thème à la mode », explique au Monde Mohamed Yunus ; « mais dans les faits, les choses ont peu évolué », précise-t’il. Heureusement il y a l’Europe qui va annoncer son « plan d’action finance durable » pour dire bientôt quelles activités sont durables ou non et conduire les investisseurs à choisir leur camp…avec un peu plus de transparence qu’actuellement, nécessaire si on en croit l’étude Novethic qui établit la lenteur de l’application du fameux article 173.

Allons chercher là où ils sont les signaux positifs de la mobilisation ; pas dans les instances de gouvernance qui disent ne pas percevoir l’imminence du problème (cf.sondage Ifa Carbone 4), ni dans les démarches d’engagement des actionnaires (cf. étude Share Action) ou le rétablissement d’une équité dans les rémunérations dont les rapports de gestion doivent publier désormais les écarts (cf. Proxinvest 2019) ; mais dans quelques initiatives de base inattendues ou bienvenues : c’est le London Metal Stock Echange qui exige désormais la transparence carbone des opérateurs ; c’est le leader mondial de la vision, Essilor, qui par la voix de son Président fédère une coalition mondiale pour « enrayer le mal à voir en 2050 » ; c’est Ecovadis qui établit à travers la moyenne de ses notations une progression des démarches dans les relations acheteurs fournisseurs ; c’est notamment l’augmentation à hauteur de 30% de la partie extra-financière dans la note des meilleures entreprises par la Harvard Business Review ; c’est Natixis qui classe ouvertement ses investissements bruns ou verts pour s’aligner sur les 2°C de l’Accord de Paris etc…

Difficile de dire qu’une tendance l’emporte sur l’autre, même si dans son dernier ouvrage, « le new deal vert mondial », J.Rifkin ne donne pas plus de 10 ans aux énergies fossiles et si J.Stilgitz, redit une fois de plus dans son dernier opus que « le capitalisme actionnarial ne maximise pas la prospérité sociale ». Il avait déjà reçu le prix Nobel ; il devient docteur Honoris Causa de Sciences Po, rallié à sa thèse, depuis que ses politologues considèrent que « désormais la matrice écologique est en train de re-structurer la matrice politique… ». Comme le dit Bertrand Badie : « L’Acte II de la mondialisation a bien commencé », effectivement.

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La planète peut-elle survivre à l’économie de marché ?

9 septembre 2019

Plutôt que de godiller entre le soutien à la croissance quantitative et la régulation timide du business, les politiques économiques devraient favoriser le cadre de « l’entreprise durable » pour porter les solutions aux défis collectifs.

Les chefs d’Etat n’ont pas fini de se réunir pour éteindre les incendies de l’Amazone, la disparition des glaciers, la sécheresse au Sahel, l’émigration des jeunes désespérés ; le repli national du chacun pour soi a de beaux jours devant lui, face à des enjeux qui sont en train de nous dépasser. L’Accord de Paris a ouvert la voie d’une diplomatie non contraignante faisant de la bonne volonté des Etats la clé d’une gouvernance mondiale « raisonnable ». On voit bien qu’elle ne suffira pas.

Parallèlement à cette montée des périls collectifs qui vont accaparer la politique de ce siècle, l’économie de marché connaît une euphorie historique qui se traduit, au-delà d’un succès réel dans la stimulation des innovations et l’enrichissement des classes moyennes dans les pays émergents, par un capitalisme qui n’a jamais été aussi oligoplistique, concentré mais aussi politiquement puissant, au point de pouvoir priver les Etats de la collecte des impôts et de leur imposer des cadres de fonctionnement à sa main.

La crise globale de la confiance dans la démocratie et l’entreprise libérale

Cette asymétrie très conséquente se double d’une perte de confiance dans la démocratie comme solution à ce grand écart entre « gagnants et perdants » du jeu global et se complique à travers la capacité formidable acquise depuis peu par les sociétés civiles à permettre à tout un chacun de dire tout et son contraire à qui bon lui semble, à l’aide de réseaux surpuissants et amoraux à la fois. Il n’est pas sûr que l’organisation humaine bâtie tant bien que mal autour des concepts récents d’Etats de droit et d’émancipation individuelle résiste à ces écartèlements. Il faudra un sursaut moral à l’humanité pour dompter son succès matériel – ce courage dont Soljénytsine a reproché à l’Occident son abandon ; mais c’est du côté des régulations collectives qu’il faut espérer les solutions les plus rapides et les plus conséquentes, l’une d’entre elles devant consister à canaliser le passage de l’entreprise libérale des années 80, consacrée par le principe de l’optimisation actionnariale, à celle de « l’entreprise durable » qui tente d’émerger aujourd’hui pour prendre en compte les Objectifs du Développement Durable, au travers d’une Raison d’Etre explicitée et d’une vision de développement qui accorde toute l’importance qu’elles mérites aux exigences de ses parties prenantes.

On a cru jusqu’ici que « la RSE », c’est-à-dire la prise d’engagements volontaires par chaque entreprise, suffirait à infléchir le système. On en voit aujourd’hui toute la limite, nonobstant les bonnes pratiques méritoires et les initiatives utiles qui se généralisent pour élever les standards sociaux et environnementaux, en Europe essentiellement. En réalité, la RSE ne s’est pas ouverte au sujet principal qui est celui de la répartition de la valeur, afin de rémunérer plus la partie sociétale qu’on ne l’a fait jusqu’ici, voire la partie salariés, forcément au détriment de la partie capital ou client. D’autre part, la RSE classique qui s’est généralisée par des discours et des programmes de bienveillance, n’a pas encore convaincu la chaîne de décisions de la gouvernance afin d’arbitrer naturellement des choix d’investissement, d’activité ou de stratégie en se donnant une « performance sociétale » à atteindre, tout en découplant les impacts négatifs de la création de valeur et en négociant les priorités avec les parties prenantes concernées pour traiter en même temps les enjeux systémiques propres à son activité. Le fait que ce soient les ONG, les juges ou les acteurs publics qui forcent les entrepreneurs à traiter vraiment les enjeux éthiques du numérique, à respecter la règle fiscale, à rentrer dans une économie circulaire décarbonée, proche de zéro déchets et à viser une inclusion locale qui n’exclut personne de l’accès au progrès, en dit long encore sur le retard pris dans la sphère privée pour s’approprier la question de la durabilité de la planète.

L’entreprise durable : une solution à la crise ?

Ce déficit d’engagement est d’autant plus préoccupant que le business dispose d’une latitude d’action et d’une intelligence globale pour apporter des solutions pertinentes aux enjeux d’énergie propre, de pauvreté et d’ignorance, de consommation responsable et de production utile qui sont les leviers vers la résilience de notre modèle productif, s’il rentre dans une logique « durable ». Du coup, c’est bien en contractualisant avec la Société, avec les pouvoirs publics, au travers de coalitions sectorielles ou d’engagements de long terme, pour partager des objectifs d’intérêt commun, que « l’entreprise durable » démontrera sa capacité à allier performance économique et sociétale, comme vient de le faire le secteur de la mode, le propose celui du transport maritime et s’y emploie aujourd’hui la distribution ou l’alimentation. « Le contrat de durabilité » caractérise un modèle vraiment responsable car au lieu de chercher à tordre les règles pour se constituer une rente, il va faire émerger une régulation systémique où l’intérêt collectif permettra le déploiement des meilleures capacités d’invention et de service, à moyen et long terme en tout cas. Certes, nous savons que seule l’Europe est mûre pour structurer ce paysage responsable et que les rapports géopolitiques sur la planète défendent des intérêts nationaux derrière lesquels se retranchent les grandes firmes pour n’avoir pas à remettre en cause leur schéma gaspilleur et prédateur dans beaucoup de cas. La solution s’impose donc à deux niveaux. A l’UE de bâtir ce cadre de référence d’une « entreprise durable », à partir de sa zone souveraine, premier marché solvable au monde. Et à partir de notre base européenne, hâtons-nous de poser les réformes de régulation internationale qui rallieront tantôt une chine défensive, tantôt une amérique offensive, lorsque les risques deviennent trop dangereux, comme c’est le cas avec les émissions de CO2, les produits toxiques et les systèmes intrusifs.

Trois leviers pour promouvoir le modèle de l’entreprise durable

Nous proposons trois effets de levier simples pour accélérer le basculement vers l’économie durable dans les dix ans qui nous restent pour éviter les drames. D’abord, généraliser l’obligation à toute entreprise commerçant en Europe, la publication de son bilan de durabilité (transparence de base extra-financière), à travers un cadre commun qui rend lisible la réalité de sa situation sociale, environnementale et sociétale, sur l’ensemble de sa chaîne de valeur dans le monde. Deuxièmement, structurer mieux, pour les renforcer, les instances de médiation et de dialogue chargées aujourd’hui de suivre l’application de « cette conduite responsable des affaires », conforme aux principes de l’OCDE. Elles doivent pouvoir engendrer des corrections obligatoires et des sanctions, en y associant les représentants de la Société civile. Troisième voix, donner une architecture institutionnelle ouverte et simple au dispositif de promotion de la durabilité dans l’économie d’entreprise mondiale à partir de là : organiser la concertation du business, l’expression des ong, pour que l’évaluation de ces progrès vers la durabilité, interfacent le système de dialogue public international, dans le cadre des G7 comme cela a commencé à être fait à l’initiative de la France, mais surtout dans le cadre du G20 et de celui des Nations-Unies.

Ces 3 leviers peuvent s’installer dans le sillage des dispositifs existants ; ils ont le mérite de faire de « l’entreprise durable » la référence, de la soumettre au jugement public pour corriger les externalités négatives insupportables et de projeter une trajectoire de co-régulation public-privé qui favorise ces mutations. En une décennie, un tel dispositif peut devenir opérationnel, si l’UE le porte avec volontarisme et efficacité à la fois. C’est en même temps le temps dont nous disposons pour que l’économie des grandes entreprises mondiales ne devienne pas un monde clos, accusé de nuire au destin collectif et de ne poursuivre que sa propre finalité, ce qui ne manquerait pas de rendre la vie sociale conflictuelle et de nourrir un populisme anti-démocratique qui serait aussi anti-business. L’enjeu du changement de modèle est bien d’intérêt politique et ce n’est pas parce qu’il est mondial avant tout, complexe et déséquilibré dans l’état des forces en place, qu’il ne faut pas le livrer, au nom de la génération future qui rejette à juste titre cette perte de sens de l’entreprise contemporaine.

Dans ce dialogue public-privé, européen, et inter-générationnel, se joue le nouveau cap du capitalisme créatif de l’après-guerre, devenu aujourd’hui un capitalisme auto-centré qui ne comprend pas bien la fracturation du sol sur lequel il repose, même si quelques éclaireurs s’épuisent à convaincre leurs pairs. L’avenir de l’entreprise est dans « le service de la Société » avant tout ; c’est elle, plus que le marché, qui lui offre la résilience et la prospérité. En contractant avec la Société, l’entreprise peut trouver le chemin de « la durabilité » qui en fera un pôle politique capable d’éviter la dérive des comportements claniques et agressifs qui habitent les sphères dirigeantes, en état de rectifier les externalités environnementales à haut risques qui s’accumulent sur notre chemin et de nourrir une démocratie qui n’existe que si les valeurs fondatrices sont partagées et pratiquées. L’entrepreneur a plus que jamais une responsabilité politique, celle de construire un modèle économique durable en dehors duquel la richesse produite ne sera ni légitime, ni acceptée…

Source : e-RSE

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Le sens de l’actualité durable

2 septembre 2019

Un mot clé se détache de l’agenda estival passé, très riche en initiatives globales et locales et questionnant plus que jamais « notre rapport à la Terre », pour reprendre l’expression juste de Bruno Latour qui préface le remarquable « Atlas de l’Anthropocène » aux presses de Sciences-Po : c’est le mot « accélération ».

Accélération des phénomènes, autour du rapport du Giec sur les terres, accélération des initiatives politiques avec le G7 et économiques autour d’engagements nouveaux et par-dessus tout « accélération de la prise de conscience écologique de la Société, qui change la donne… sous la pression de jeunes… qui poussent les entreprises à investir dans une nouvelle manière de faire », comme le remarque l’éditorialiste des Echos, David Barroux, effaçant les interrogations sur la récession qui pointe, les taux d’intérêt qui sont à plat et les éruptions conjoncturelles !

  • Il y a le feu en Amazonie mais aussi en Sibérie et dans le nord où meurent les rennes du Svalbard ; juillet 2019 fait battre des records de température, donnant un nouvel écho dramatique au Rapport du Giec sur la gestion durable des terres ; Valérie Masson-Delmotte, la co-présidente française précise que « si on veut réduire les risques qui pèsent sur notre sécurité alimentaire, il faut réduire les émissions de l’ensemble des secteurs ». L’effet sur la ressource en eau inquiète la Banque Mondiale qui y voit un facteur de ralentissement de la croissance , faisant dire aussi au Président de Suez que « le manque d’eau nous affectera avant la hausse des températures ». Sans parler de l’impact sur l’air que nous respirons dont les scientifiques considèrent que sa toxicité, liée à l’ozone et au dioxyde d’azote provoque rien qu’en Europe 800 000 décès prématurés chaque année.
  • Ces alarmes qui s’amplifient suscitent des réactions, d’autres chercheurs qui pensent que « l’effondrement n’est pas inéluctable » (J.Jouzel, A.Grandjean…) et des mesures de toutes sortes : la Chine s’engage à relever sa contribution (NDC) « au niveau d’ambition le plus élevé possible d’ici 2020 », date où elle réunira la Cop 15 de la convention de la biodiversité ; le gouvernement britannique qui a proposé d’accueillir la Cop26 la même année, en appui de son objectif de neutralité carbone, énonce une ambition élevée de « finance verte » dont il veut faire « une opportunité commerciale substantielle » ; au même moment, la place de Paris s’engage pour la neutralité carbone à 2050 et poussent ses investisseurs à plus d’efforts, considérant que « le risque climatique est un risque financier » ; le gouvernement français propose « un pacte de 23 mesures pour préserver l’eau » et affiche la plus grosse « dette verte » (OAT) de près de 20 milliards. Ceci profite à la bourse européenne du carbone mais aussi aux « rhino bonds » qui mettent la finance au service de la préservation des espèces en danger…
  • Ces signaux font dire à la déléguée des Entreprises pour l’Environnement qu’il « y a une prise de conscience accélérée des entreprises », ce que confirme l’impressionnante liste de prises de position du business cet été : lancée par Maurice Levy qui réclame dans Le Monde un « libéralisme plus humain », elle va des plus gros investisseurs (500) qui réclament au Gouvernement du G20 des mesures d’urgence pour s’aligner sur les Accords de Paris, aux pionniers qui apportent au G7 de Biarritz, qui « l’engagement exemplaire du secteur textile » (François-Henri Pinault), qui la diminution de la vitesse du transport maritime (R.Saadé, CMA-CGM), qui « 1 milliard conte les inégalités et la pauvreté » (E. Faber, Danone et 33 multinationales engagées dans une croissance inclusive), tous comprenant bien que « le climat offre aussi à l’économie de marché la possibilité unique de se renouveler alors qu’elle semblait avoir atteint ses limites » (JP Mignard, Les Echos). Au même moment ce sont 320 investisseurs institutionnels du Climate Action + qui interpellent les grandes entreprises européennes de matériaux de construction, avec des mesures applicables concrètement, le WBCSD qui appelle à plus d’actions des CEO sur les droits humains, et CSR Europe qui propose « un nouveau deal pour l’Europe autour des ODD comme boussole pour ses entreprises ». Mais l’accélération est aussi visible aux USA où 200 très grands patrons membres de la Business Round Table revendiquent de ne plus s’en tenir à « la vision friedmanienne de tout pour l’actionnaire » et à « générer de la valeur pour l’ensemble des parties prenantes… », considérant qu’il faut répondre aux « questions que les gens se posent sur la mesure dans laquelle le capitalisme sert la Société » et que « les entreprises durables seront les plus performantes », selon l’expression répétée aux Echos du patron de BlackRock. A quoi répond le chef économiste de Natixis, Patrick Artus, que le capitalisme a largement répondu à l’objectif matériel qu’on lui avait assigné, alors que la jeune professeur de Harvard, Julie Battilana déclare que « les entreprises devront rompre avec les normes dominantes depuis plusieurs décennies » et se repenser en conséquence.
  • C’est dans ce contexte de doute et de revirement idéologique que le gouvernement allemand se prépare « à mettre au pas ses entreprises pour plus de responsabilité éthique à l’étranger » et que le gouvernement chinois n’hésite pas à étendre « le contrôle social » aux entreprises, même étrangères, en utilisant toutes les potentialités numériques de suivi de leur activité. De fait, si « la technologie peut apporter des solutions, il faut la coupler avec des réglementations fortes » énonce Dominique Seux (Les Echos). Quant à réviser nos dogmes, tant que « les préjudices que Facebook entraîne sont jugés inférieurs au plaisir d’utiliser ses services », rien ne bougera, rappelle François Miquet-Marty (Viavoice). C’est pourquoi, les appels à mettre un « purpose » – une raison d’être en Français, terme proposé par la loi Pacte – dans les stratégies, se multiplient : « put purpose at the core of your strategy », recommande la Harvard Business Review de septembre.
  • Ramené au niveau des entreprises, le mouvement s’accélère aussi : Unilever propose de « sortir des produits qui n’ont pas un impact positif pour la communauté », comme Marmite, Pot Noodle… ; ce sont les consommateurs consultés par « qui c’est le patron » qui proposent d’élever le prix du beurre pour mieux rémunérer ses éleveurs ; ce sont les filières du secteur événementiel qui renforcent leur prescription d’éco-responsabilité et celles des déchets du bâtiment qui formulent des propositions d’amélioration avant qu’une filière REP ne les vise ; mais ce sont aussi 7000 institutions d’enseignement supérieur, dont 6 grandes écoles françaises qui s’engagent vers un objectif 0 carbone, ESCP europe et Sciences-Po faisant leur rentrée autour du thème du climat. Mais rien n’est acquis à en juger par la vivacité du débat fiscal sur le mécénat d’entreprise, qu’on croyait réglé,après l’annonce d’un petit rabot du gouvernement, les uns considérant qu’on démotive les donateurs, les autres qu’ils n’ont plus besoin de cela pour s’engager…Rien n’est acquis non plus au Vatican qui envisage de nommer pour la première fois un commissaire aux comptes pour acter de la bonne transparence de sa Banque ! Rien n’est acquis à Hong Kong où les entreprises qui soutiennent le mouvement Prodemocratie sont mises au pas sans que les autres ne disent rien…Ce sont les aventuriers François Gabart et Thomas Pesquet qui invitent à remettre tout cela en perspective, alertant sur la finitude de la planèt et renvoyant chacun à prendre sa responsabilité : « la terre reste un petit oasis dans un désert » !
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Face aux entreprises non durables : la contestation monte

4 juin 2019
Entreprise durable crise

La contestation monte envers les entreprises qui ne respectent pas le développement durable. Juges, actionnaires, consommateurs : l’ensemble de la société se rassemble pour s’opposer à un modèle dépassé. Patrick d’Humières, directeur de l’Académie durable internationale, professeur à Sciences-Po et directeur des MasterClass 21 décrypte cette tendance.

Il y aura un avant et un après Monsanto. Il n’y a pas eu jusqu’ici d’histoire comparable d’une « sortie du marché » d’une entreprise, sous la pression de la contrainte sociétale, alors même que la responsabilité directe de la firme sur les dommages qui lui sont reprochés ne reposent pas encore sur un consensus scientifique général et incontesté. Il y a eu des boycott historiques comme celui dont Shell s’est remis, des accidents dramatiques comme celui de Bhopal qui a emporté Union Carbide, pour ne pas parler des actions contre les cigarettiers créateurs de cancers mais auxquels la fiscalité publique accorde un répit. Le cas Monsanto ressort d’un rejet planétaire croissant à l’égard de l’offre et des méthodes de l’entreprise par les acteurs concernés, paysans, consommateurs ; il nous enseigne deux faits de société et annonce l’émergence d’un nouveau modèle économique, celui de « l’entreprise durable », régulé par la société civile et non plus seulement par la régulation publique  dont la déficience a effacé la crédibilité.

Deux enseignements de la crise de l’entreprise non-durable

Le premier enseignement est qu’aucune entreprise n’est à l’abri de son propre aveuglement, à travers ses certitudes, sa logique technique ou financière et son instinct de puissance, sinon de survie. Le capitalisme contemporain a atteint un stade de puissance inégalé dans l’Histoire, que des oligopoles supra-nationaux dominent dans la plupart des secteurs ; « too big to listen », ces mastodontes échappent aux contre-pouvoirs internes qu’elles ont eu soin de neutraliser, comme l’a démontré l’affaire du Dieselgate.

Elles échappent aussi aux contre-pouvoirs externes car elles renâclent à mettre en place ces « comités parties-prenantes », recommandés en France par le Rapport Notat Senard et encore peu développés et écoutés par des gouvernances très endogamiques. Dans un groupe disposant de « cordes de rappel sociétales », le Conseil aurait tiré la sonnette et anticipé depuis longtemps, sinon un moratoire, du moins des dispositions discutées et une plateforme de dialogue sociétal organisé. Ce n’est parce que le droit commercial ne reconnaît pas spécifiquement « les parties prenantes », qu’elles n’existent pas !

Le deuxième enseignement concerne la façon dont les entreprises peuvent passer de la défiance à l’empathie sociétale, indispensable à toute stratégie de marque aujourd’hui. L’engagement pour la Société devient la base du contrat économique, par-delà l’utilité et la sécurité de l’offre mise sur le marché. A lire la déclaration du président de l’IATA qui veut communiquer pour convaincre les nordiques de cesser de dire qu’il ne faut pas prendre l’avion sur courte distance, on voit que l’incompréhension du changement de paradigme est encore répandue dans la sphère dirigeante.

Il ne sert plus à rien de nier les inquiétudes, d’organiser des stratégies occultes ou condamnables pour s’en prendre aux lanceurs d’alerte et aux associations engagées ; l’objectif est bien de faire évoluer les modèles en proposant un bon usage des produits, des relations clients co-responsables de la réduction des impacts et de substituer des produits non « durables » à des produits considérés comme « durables » par les parties concernées, à un moment donné du consensus social. C’est ce que la loi Pacte a consacré en actant dans le droit l’exigence de prise en compte des enjeux sociaux et environnementaux par toutes les entreprises et en proposant aux actionnaires de se doter d’une raison d’être sociétale qui établit la réalité de cet engagement. Il est clair qu’il y aura des contentieux pour discuter de cette application et que la meilleure des protections est bien de rechercher cette prise en compte pour susciter la préférence des clients.

Les entreprises durables seront les leaders de demain

Les entreprises qui démontreront ainsi qu’elles travaillent pour la Société et non contre elle et qui prennent les moyens de réaliser ce pacte sociétal, au-delà du seul pacte actionnarial, seront les leaders de demain ; elles laisseront derrière elles des firmes adossées à des investisseurs court-termistes dont l’exercice reste la création de valeur pour eux-mêmes, tandis que la Société mobilisera ses forces pour relever les objectifs du développement durable, aujourd’hui bien éloignés du modèle actuel.

La déconstruction en cours de la mondialisation dérégulée des années 2000 va accélérer les choses en recréant le lien avec le territoire, en retrouvant des mécanismes de partage de la valeur plus équitables et en intégrant mieux les salariés et les jeunes générations au projet. Cette révolution du modèle arrive plus vite qu’on ne l’imaginait ; elle se croise avec le retournement en cours de l’économie  de marché actuelle, au travers de capitalismes d’Etat conquérants. Elle amènera des choix géopolitiques car si l’Etat américain et l’Etat Chinois font de leurs entreprises les armées nouvelles de leur puissance, l’Europe ne pourra pas rester à l’écart et devra se positionner sur un modèle différent, plus consensuel, fortement défendu sur sa zone commerciale et appelant ses acteurs à s’engager dans cette relation à la Société, seule légitimité reconnue des produits et des marques, d’autant que toutes seront soumises au contrôle des labels et de radars numériques. Ce modèle sera tôt ou tard le modèle de référence du monde émergent et de la planète qui ne peut continuer à produire sans mettre au cœur de sa prospérité attendue une raison d’être qui reposera sur les nouveaux piliers de l’économie d’entreprise : la loyauté dans toutes les pratiques, l’équité sur toute la chaîne, l’empreinte environnementale la plus faible et l’accès offert au plus grand nombre.

PS : Il est des entreprises qui auront fait faire des sauts au modèle durable à un moment de leur histoire, notamment grâce à des leaders concernés. Bertrand Collomb était de ceux là, il vient de nous quitter ; nous lui adressons un hommage sincère car il fut le premier grand patron à signer un accord de travail avec une ONG (WWF) pour faire bouger son fonctionnement dans le sens du développement durable. Bertrand Collomb, attaché au lien avec la Société, aura porté sur les fonds baptismaux le Pacte Mondial des Nations Unies et le WBCSD. Qui a dit que la durabilité était d’abord une affaire de pionniers et de patrons engagés ? Bertrand Collomb incarnera définitivement ce mouvement, plus que d’autres. Nous l’en remercions.

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Entreprises, qu’avez-vous fait de vos 20 ans ?

9 mai 2019
Développement durable - entreprises qu avez-vous fait de vos 20 ans

Où en sont les entreprises 20 ans après la création du Pacte Mondial et le lancement des démarches de développement durable ? Décryptage et bilan de 20 ans d’actions.

Voici vingt ans que fut crée le Pacte Mondial.
Qui se souvient de Kofi Annan, Secrétaire Général des Nations Unies, qui avait réuni pour l’occasion un couple improbable, le Président de Goldman Sachs et le N°2 du Parti communiste chinois, pour porter sur les fonds baptismaux la première initiative globale destinée à canaliser une mondialisation triomphante ? Cette audace géopolitique visait à rapprocher un monde des affaires en pleine expansion après la victoire de l’économie de marché sur le modèle collectiviste et les Nations-Unies, chargées de promouvoir une gouvernance mondiale et les idéaux de la démocratie dans un contexte de post-décolonisation régi par des Etats-Unis, plus que jamais sûrs d’eux-mêmes. L’idée sous-jacente était de faire émerger un cadre de fonctionnement pour le business qui respecte des principes communs, concernant des préoccupations montantes, comme les droits humains et la protection de la planète, mais qui resterait strictement volontaire et déclaratif. La messe fut belle, le catéchisme bien écrit mais qui avait vraiment la foi sincère ? Vingt ans après, a-t’on amélioré le monde ?

20 ans de « développement durable » : pour quel impact ?

Le mérite de ce mouvement était de permettre aux entreprises de reprendre la main après trois décennies, qui de Stockholm à Rio, les ont vu subir une montée inexorable de revendications sociétales sur la planète. Les firmes grandes et petites se sont engouffrées dans cette croisade de bonnes intentions qui apportait face aux ONG dérangeantes une réplique à un procès de plus en plus radical sur les comportements anti-écologiques et anti-éthiques des multinationales, lesquelles en étaient restées à cet aveu magnifique du Président de Shell : « comment se fait-il qu’on soit si peu aimé alors qu’on est des gens si bien… » ! Mais aucun mécanisme réellement déterminant n’a émergé du Pacte Mondial et comme avec l’excellente charte de l’OCDE pour les multinationales, revue dix ans après, on en est resté à une ambiance naïve, pariant sur les technologies et l’auto-régulation pour assurer le salut du monde. On n’est pas parvenu en vingt ans à négocier à travers un ordre juridique homogène et approprié les pressions diverses adressées aux grandes firmes, alors que n’a cessé de s’installer des contraintes à leur périphérie, allant des remarquables principes Ruggie sur les droits humains à la mise à bas du secret bancaire et fiscal insupportables par l’OCDE, en passant par la comptabilisation des émissions de carbone et les exigences de transparence extra-financières etc.. Comme si les Etats et la Société cherchaient à réparer de leur côté une croissance considérée comme de moins en moins bénéfique, tandis que les entreprises continuaient leur échappée en faisant avec, mais sans changer grand-chose à la production et à la répartition de la valeur, pour elles, comme elles savent le faire de mieux en mieux. L’étude de Milanovic (« la courbe de l’éléphant ») résumant mieux que tout les limites de cette double décennie.

Quid de l’impact de notre économie en vingt ans sur le climat, la gestion des ressources naturelles, la répartition des richesses, la qualité de la gouvernance… après les belles paroles déclamées devant Kofi Annan ? On reconnaîtra que pendant ce temps, la grande pauvreté mondiale a reculé et les classes moyennes émergentes se sont enrichies notablement ; heureusement, elles sont mieux soignées et éduquées aussi et les technologies numériques se sont déployées largement ; mais le bilan doit se lire en mettant en comparaison l’accroissement de la température de notre atmosphère, l’appauvrissement des classes moyennes dans nos pays, l’augmentation de la corruption un peu partout(cf. la mondialisation de la délinquance décrite par Philippe Moreau-Defarges), la précarisation générale de l’emploi et une puissance jamais atteinte dans l’Histoire par une sphère privée qui impose ses conditions aux Etats. Bref, même si on a échappé à la cotation d’Aramco, ce contexte d’un déclin de l’ère pétrolière qui n’en finit pas, se caractérise par trois tendances très préoccupantes du point de vue des relations de l’entreprise avec la Société, même si des signaux d’espérance existent auxquels nous nous raccrochons pour notre part…

20 ans : 3 tendances préoccupantes qui ont émergé

D’abord, les gouvernances d’entreprise ont fait bon usage de cet appel à la responsabilité en affichant des engagements empathiques mais combien de changements stratégiques et de décisions significatives peuvent se targuer d’avoir modifié les business modèles ? Si certains chimistes ont nettoyé leur portefeuille, si la grande consommation a pris conscience qu’on ne pouvait plus jouer avec les risques sanitaires, et si les économies d’énergie, la gestion des déchets, la non-discrimination et le respect de droits minima se sont imposés dans la culture ambiante en deux décennies, avec une implication des juges de plus en plus visible, on ne peut pas dire qu’on ait changé d’ère industrielle, loin s’en faut. La croissance quantitative reste le seul canon de la religion des affaires. Peu d’entreprises se donnent une vraie « raison d’être » sociétale !

La deuxième observation réaliste est la soumission des inflexions économiques aux recommandations des investisseurs, par-dessus celle des autres parties prenantes, très peu prises en compte par ailleurs. Heureusement, la finance durable a pris son envol, des fonds souverains au private equity, des banques qui intègrent l’ESG aux investisseurs spécialisés qui exercent leur rôle actionnarial. Apeurée par les recommandations des banques centrales, les alertes des assureurs et la projection des risques systémiques, la finance a hissé le contrôle des risques à un niveau jamais atteint, même si certains industriels les jugent en privé comme paralysants. Cela se répercute sur les modes de gouvernance qui ne peuvent plus faire l’économie de ces sujets, même si on est loin d’avoir formalisé la mission d’un Conseil en matière RSE (voir l’excellente recommandation de l’IFA), qui reste encore très pragmatique et contextualisée. Le sujet reste à traiter et l’application de la loi Pacte devra y aider…

La troisième observation, plus réconfortante au regard de la montée des enjeux planétaires, est la construction au sein des firmes d’un management structuré à travers une direction de développement durable (le « corporate sustainability officer ou CSO »), chargée de rapporter et corriger d’abord la relation de l’entreprise aux impacts durables négatifs de moins en moins acceptés par les parties prenantes ; si elle n’a pas trouvé encore ses contours stratégiques, elle impose de plus en plus une somme de savoirs, techniques, juridiques, politiques ; pressées par des équipes et des générations nouvelles qui acceptent de moins en moins l’incohérence et l’insincérité, le CSO devient la clé de la réputation et demain le socle des marques, auxquelles on pardonnera de moins en moins leurs insuffisances. Même si le consommateur n’a pas encore basculé dans le développement durable pour lui-même, ce qui reste le sujet principal pour les pouvoirs publics aussi, à constater la difficulté à taxer le carbone…

20 ans pour prendre vraiment le tournant de la durabilité

En vingt ans, les entreprises ont sauvé les meubles ; elles ont pris conscience des limites du modèle actuel et se sont familiarisées avec les concepts de durabilité, de finance responsable, d’économie circulaire, de droits humains, pour ne parler que des plus pressants !
Mais elles n’ont pas sauté le pas dans l’inconnu du développement durable dont les codes restent à préciser au plan international, en dépit d’Objectifs désormais énoncés et suivis ; mais aussi au plan économique, pour mesurer une valeur durable et la faire reconnaître au cœur de la communication financière. Or un nouveau piège se présente avec le basculement géopolitique en cours : les entreprises vont se retrouver enfermées dans une relation obsédante aux Etats, qu’elles défient souvent, critiquent toujours mais qu’elles n’ont pas encore choisi de remplacer par la seule relation d’avenir, celle avec la Société : servir ses clients d’abord, ses employés aussi, ses citoyens bien sûr, sans oublier des actionnaires mais lesquels sont allés trop loin dans des arbitrages « hors sol ». N’est-ce pas l’OCDE qui appelle à une croissance réellement inclusive ?
Il faudra probablement encore vint ans pour que les entreprises comprennent qu’elles sont faites pour la Société, et par la Société. C’est la condition pour que l’économie de marché demeure légitime. Ou bien, elle sera rattrapée par un capitalisme d’Etat qui fera fi des exigences sociétales. Dans cette hypothèse à craindre, le développement durable sera la forme exarcerbée des conflits diplomatiques et bilatéraux pour colmater les déréglements en chaîne. Les dirigeants ont à peine vingt ans pour comprendre que s’ils ne prennent pas ce tournant de la responsabilité et de la durabilité, il en sera fini d’une économie de marché qui est encore le meilleur allié des valeurs démocratiques.

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Pourquoi l’avenir de l’écologie politique se joue sur les campus universitaires

10 avril 2019
avenir-ecologie-politique

Le développement durable : cela s’apprend. Seule une vraie offre de formation adaptée intégrant les sujets du développement durable et de l’écologie politique pourra amener un vrai changement de paradigme.

Merci Greta ! Les marches de jeunes et moins jeunes qui remplissent les rues le week-end ne font que commencer. Elles sont un pied de nez aux déambulations insouciantes des genérations précédentes, dont nous avons été sans trop se poser de questions, dans ces couloirs de Mall en rond qui étaient nos nouvelles églises, en Europe du moins ; elles le sont encore à Houston et Dubai qui s’appliquent à faire durer l’addiction au pétrole jusqu’à plus soif.


Un sursaut générationnel pour changer de paradigme social
Ce que dit cette insurrection juvénile est un message d’angoisse mélangée de révolte : nos enfants n’ont pas envie de terminer leur vie dans des décharges de plastique avec des masques sur le visage toute la journée ! En fait, nous venons de passer la 3°étape du cycle des grandes transformations civilisationnelles ; elles commencent toujours par des alertes qu’on reçoit comme des signaux fous ou insupportables.

Ces dernières ont surgi à Stockholm dès 1976, qui s’en souvient ? Et puis vint ensuite le temps des controverses ; on s’est écharpé entre pour et contre au nom de ses intérêts, de ses habitudes, de ses idéologies, jusqu’à ce que le débat se décante ou reflue ; on a tout entendu, de la mauvaise foi au cynisme. Cette dernière dispute a duré jusqu’aux Cop de Copenhague et Paris qui ont vu la rationalité des études, du GIEC, des assureurs, des banquiers centraux, mais aussi des agences militaires, CIA en tête, s’imposer pour dire qu’il y avait péril en la demeure.

Alors, nous sommes entrés, contre notre gré, culpabilisés et peureux à la fois, dans le temps du comment, pas vraiment celui des solutions, au minimum celui des petits gestes, du consensus mou et de l’organisation balbutiante, faisant et défaisant les taxes carbone ou affichant des engagements RSE aussitôt démentis dans les comptes. Si nous n’étions pas poursuivis par un feu continu et irrépressible, ce temps passé à se mobiliser aurait pu apparaître comme une opportunité à penser l’avenir post-industriel.

Mais voilà, le temps nous est compté, dans ce monde trop abrité au coin des identités et des religions qui l’anesthésient, prisonnier des vielles générations qui ne veulent pas voir l’horizon ; trop de retard a été pris et les volontés ont manqué pour se dire qu’il faire bouger les modèles.


Réapprendre une vision durable du monde
Alors le sursaut générationnel en cours dit au moins deux choses. La première est que derrière l’instinct de précaution qui se fait jour, monte une aspiration constructive pour changer notre rapport aux autres, à la nature, aux ressources encore disponibles et faire émerger un autre « vivre ensemble », durable au double sens du terme, celui du projet onusien et celui qui garantit un futur viable dans les décennies qui sont là. Ce premier message est d’autant plus salutaire que les forces en présence, que décrit si bien Amin Maalouf dans son dernier ouvrage, « le naufrage des civilisations », poussent plutôt au repli vers un individualisme triomphant, encouragent les violences identitaires, accélèrent les machines orwelliennes à tout dire, tout surveiller, tout contrôler et sapent les constructions démocratiques qui ont mis tant de temps à trouver leurs équilibres précaires.

Le deuxième message est plus conséquent encore car plus exigeant : la vision durable du monde ne surgira pas comme une « génération spontanée », grâce à de jeunes humains que le refus du présent convertit à un futur plus sobre, plus solidaire, plus raisonné. Il faudra apprendre à « vivre durablement », si on le veut, entre des tirs de missiles au Moyen-Orient, des inondations répétées dans les deltas d’Asie et une sécheresse chronique en Afrique. Pour cela l’humanité a besoin de connaissances, d’études et de savoirs qui lui manquent encore gravement, pas seulement d’argent bien employés et de lois correctrices ; elle a besoin de faire confiance à deux leviers de l’esprit humain qui nous ont toujours sauvé des pires régressions historiques : la critique lucide du présent et l’invention de méthodes expérimentales pour échapper aux obsessions fatales par le changement et l’innovation.

On aurait pu penser que le débat médiatique en boucle, l’extraordinaire invasion des communications individuelles et l’instantanéité des échanges nous auraient ouvert une porte de sortie socratique. Pour que l’humanité se trouve plus intelligente, plus organisée, plus sérieuse. C’est tout le contraire qui se passe : la confusion du net s’ajoute à la pagaille démagogique. On comprend pourquoi notre plus grand écrivain franco-libanais, vacciné contre la dérive des communautarismes, s’alarme de la perte de repères civilisationnels, partout et même dans le réduit européen… C’est la toile de fond de la question durable !


Le développement durable : un défi pour le monde universitaire européen
Sommes-nous condamnés à marcher sans espoir et à regarder le Bouthan et le Costa-Rica édifier une nouvelle arche de Noé, tandis que le royaume d’Aramco et le continent amazonien poursuivront leur somnanbulisme arrogant ? Non, si nous donnons à cette nouvelle génération éveillée les armes de la science et la sagesse de la politique, si nous la dotons des instruments de la raison et si elle s’empare des vertus du dialogue, de l’intelligence du contrat, de l’édifice des Lumières dont Steven Pinker nous rappelle heureusement qu’il éclaire encore largement la conscience humaine contemporaine. Ce havre d’espoir s’appelle l’université, l’école, la formation et la réflexion collective. C’est là que nous devons livrer la guerre de « la civilisation durable » ; c’est là qu’elle se joue pour de bon.

Alors que l’excellente étude du Shift project révèle que nos grandes écoles portent un regard marginal sur la question climatique, que des étudiants mobilisés mettent en cause les insuffisances des cours sur la non-soutenabilité des modèles, que d’autres s’en prennent aux relations trop étroites entre entreprises et enseignements, que ces derniers dans l’économie et la finance tardent à intégrer la logique d’un modèle durable, que les professeurs de gestion valorisent toujours largement les canons de la croissance quantitative et que les sciences sociales ne s’intéressent qu’à la dénonciation, on doit s’inquiéter et réagir : la révolution durable se fera par les amphis ou ne se fera pas ! Il faut armer les esprits nouveaux d’un nouveau corpus intellectuel, en créant des chaires, en encourageant des diplômes innovants, en rénovant les contenus transmis et en organisant les relations éthiques et équilibrées entre les acteurs, dans la transparence et l’intégrité.

C’est sur le campus et dans les écoles qui y mènent, que se jouera l’avenir d’une démocratie responsable, écologique, solidaire, issue d’une reconstruction intellectuelle qu’on avait cru achevée avec l’avènement des algorythmes et l’échec du socialisme scientifique. Il y a là un défi formidable pour l’université européenne qui n’est plus enfin condamnée à courir dans le classement de Shanghai mais qui peut proposer les vérités et les fondamentaux d’une nouvelle «cosmogonie » qui allie enfin la question sociale, la question écologique, celle de la création de richesses avec la science de la bonne gouvernance et de la collaboration contractuelle entre acteurs privés et publics, ceux de la Société, des institutions, des entreprises, dans un « nouvel esprit des Lois » qui fonde son équilibre sur une réinvention de l’intérêt commun.

« La tragédie des horizons » a été un formidable coup de pied mis dans la fourmillière dirigeante par l’un de ses meilleurs représentants ; cherchons, écrivons et enseignons désormais « l’espoir des communs » en pariant sur l’intelligence qui nous reste par-dessus-tout. En collaborant vite. Une initiative s’impose sans tarder. L’appel est lancé. Nous attendons votre réponse sur : pdh@dhumieres.eu


Dernière ouvrage paru : « le courage  de l’Europe »
Le courage de l’Europe, appelle les Européens à dépasser leurs doutes historiques et à tirer parti du nouveau contexte stratégique pour bâtir « une puissance démocratique » autonome. Méditation sur le projet européen, son histoire et ses valeurs, et ode à la renaissance d’un continent qui est le seul, aujourd’hui, à pouvoir « penser l’universalité du monde », Le courage de l’Europe est d’abord une invitation à chasser le scepticisme qui envahit le discours européen depuis des décennies et à considérer la valeur de son modèle. Le courage de l’Europe vient en réponse à l’interpellation de Soljenitsyne qui dans son discours de Harvard accusait l’Occident d’avoir perdu le goût de l’essentiel et la volonté d’affirmer ses valeurs.

Expert reconnu dans les relations entreprises et Société, l’auteur s’est engagé très tôt en faveur de la construction politique en Europe. Aujourd’hui enseignant à Sciences-Po, CentraleSupelec et HEC, il promeut un modèle européen d’entreprise durable capable d’infléchir une mondialisation sans d’âme, ni règles. Installé à Conques, lieu où souffle l’esprit, il croit dans la force de la culture pour qu’une civilisation européenne joue tout son rôle dans la construction de l’avenir. : La nature politique de l’entrepreneur (Michel de Maule, 2017).

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Le management responsable, conséquence logique du Rapport Notat Sénard !

4 juin 2018

Après la publication du Rapport Notat-Sénard, le management responsable devient une évidence. Comment définir et faire vivre ce nouveau modèle du management responsable ? Voici quelques pistes.

Trois leçons à retenir du Rapport Notat-Sénard pour l’entreprise de demain

On retiendra trois grands enseignements du Rapport Notat Senard qui restera, à n’en pas douter, un socle refondateur de l’idée d’entreprise en France ; il nous fait sortir de cet écartèlement insupportable et coûteux qui perdure depuis des décennies entre modèle pro-actionnarial et modèle collectiviste ; il propose enfin « l’entreprise-projet » sur laquelle se retrouvent la plupart des femmes et des hommes qui travaillent quotidiennement à faire croître notre économie, « en Société ». Trois idées simples issues du rapport vont inspirer un nouveau consensus français à faire vivre :

  • Consensus 1 : l’entreprise est un pacte d’associés en vue de créer des richesses, assumé par la gouvernance qui doit considérer les enjeux sociaux et environnementaux au cœur du projet, afin de réduire les impacts négatifs et d’augmenter les impacts positifs dans son rapport au monde.
  • Consensus 2 : la réussite économique est un moyen nécessaire qu’il faut dépasser en associant équitablement les parties constitutives -actionnaires et salariés – autour d’un intérêt social qui explicite l’utilité du projet, les valeurs, l’équilibre entre les parties prenantes, c’est-à-dire une « raison d’être ».
  • Consensus 3 : les entreprises qui veulent s’inscrire dans une stratégie d’utilité collective engagée doivent pouvoir se donner volontairement, un cadre, une gouvernance, une transparence et un dialogue parties prenantes cohérent avec leur engagement.

En faisant leur plus juste place aux salariés dans la gouvernance, en hiérarchisant les objectifs de l’entreprise et en réintégrant le long terme, en faisant de la gouvernance la dépositaire et la garante du projet et de la responsabilité sociétale de l’entreprise, en encourageant l’écoute des parties prenantes au plus haut niveau, le Rapport Notat Senard dit tout haut ce que pensent les trois quart de la communauté économique et ouvre à la loi Pacte un terrain normatif minimum, au cœur de notre époque, bien éloignée des schémas conflictuels anciens.

Pour autant, cette mise à niveau du consensus public ne traduit pas encore la pratique générale et constitue une invitation à transformer nos mœurs, nos modes de fonctionnement, notre réalité sociale, qui après une addiction béate au capitalisme financier a du mal à intégrer la Société dans le management. Le management sera vraiment « responsable » le jour où les directions d’entreprises, les cadres supérieurs et les équipes opérationnelles, dans toutes les fonctions, s’empareront de la vision holistique de l’économie (« empowerment) et dépasseront le seul logiciel qui les anime aujourd’hui, consistant à maximiser leur efficience propre, sans considération sérieuse des intérêts externes à l’entreprise ; alors que l’impératif d’efficacité, plus que jamais légitime, a pour cadre imposé la réalité de l’intérêt collectif exprimé par toutes les parties prenantes, s’il veut vraiment maximiser les satisfactions.

Management responsable : transformer les valeurs et le logiciel de l’entreprise

Cette transformation des valeurs attendue par les générations nouvelles est l’un des moteurs de la disruption que nous vivons, en plus de la digitalisation et de la durabilité, nouvelles frontières de l’économie contemporaine. Ce passage d’un management ancien, centré sur les seules valeurs de l’efficacité traduite en monnaie vers le management nouveau qui cherche à émerger en conciliant la rationalité dans l’usage des facteurs avec la satisfaction des parties concernées, dans une vision élargie de l’eco-système de l’entreprise, est bien la mission actuelle des enseignants et des institutions de formation qui ont démontré une grande inertie coupable en la matière, se contentant jusqu’ici de dupliquer les lois du marché sans recul et sans perspectives et ne s’inscrivant jamais dans la recherche de la satisfaction collective des acteurs, clients ou non clients : au secours Porter, la valeur partagée n’est pas vraiment partagée !

La criticité des enjeux s’accroissant – climat, ressources, inégalités, besoins publics…- on observe enfin trois prises de conscience qui remettent en cause ce fameux management étroit et répétitif, rationalisé à l’excès, qui a atteint sa limite ;  elles sont à l’œuvre et de là dépendra le succès ou l’échec du « modèle d’entreprise durable et responsable » qui cherche à éclore depuis peu, à la demande générale de la Société, eu Europe tout particulièrement.

  • En premier, il y a la responsabilité des enseignants, dans les business schools. La doxa en vigueur sur les campus reste collée aux canons du mix marketing et on continue de confondre la stratégie avec l’extrapolation des ventes sans tenir compte de vingt ans de recherche sur la durabilité de la planète. La finance durable est largement absente des cours de finance, comme les problématiques de risque et de vigilance dans la gestion des achats ou les innovations de l’écologie industrielle dans les formations d’ingénieur, pour ne pas parler de l’ignorance des aspirations sociétales dans la R&D ou de la détérioration éthique et sociale du contrat avec le consommateur etc..Tout le contenu du management classique est à repenser au regard de la création de valeur durable, appelant la rénovation des outils de mesure – à quand un EBITDA Durable ? – et une autre façon de penser les objectifs et les résultats à atteindre ! Quelques institutions académiques ont ouvert cette révision des contenus mais le chantier reste un vrai défi intellectuel et collectif pour les années qui viennent.
  • L’autre responsabilité est celle des administrateurs et des directions d’entreprise qui ne peuvent plus se contenter d’objectifs commerciaux chiffrés et d’incentives dans les rémunérations des managers qui ne tiennent jamais compte de l’amélioration réelle des capitaux non financiers de l’entreprise. Le manager a la mission de développer le capital humain, le capital naturel, le capital immatériel et sociétal de l’entreprise, autant que son capital manufacturier ou financier. Mais « l’integrated thinking » n’est pas qu’une démarche conceptuelle ! C’est une vision intégratrice de la performance globale dont les managers doivent être chargés désormais, chacun à son poste, en leur donnant les moyens de s’intéresser à cette relation systémique du projet avec la Société toute entière, ce qui conditionne la pérennité de l’entreprise et sa capacité à créer de la valeur pour tous. A quand cette mission élargie, maintenant qu’on sait en mesurer les principaux résultats matériels ? Le ralliement important de l’IFA (Institut Français des Administrateurs) aux recommandations Notat-Sénard, faisant suite aux positions publiées sur le sujet par son club RSE, sont des encouragements positifs dans cette voie. Car un management, non soutenu par sa gouvernance, ne peut porter loin « la durabilité » du projet d’entreprise, c’est-à-dire sa compatibilité avec la durabilité même de la planète, définie par les fameux ODD auxquels acteurs publics et acteurs privés se réfèrent de plus en plus !
  • Enfin, la 3°responsabilité qui doit nourrir l’entreprise du 21°siècle, est celle des cadres concernés. Ils doivent mieux envisager leur mission au regard de la performance globale, dépasser les injonctions contradictoires et les simplifications coûteuses, « sans crainte et sans reproche », pour ne pas être des « appliquants bureaucratisés » mais des entreprenants audacieux. Le manager responsable est partout solidaire de la vision sociale, environnementale, sociétale de l’entreprise, là où elle est en cause, et en assume la bonne gestion qui n’est jamais isolable autour d’un seul paramètre, surtout financier. Il y a eu probablement une surestimation par les managers eux-mêmes de leurs contraintes et un suivisme excessif, frileux parfois, au contact des adaptations d’effectifs successives qui ont marqué la transformation continue des firmes ces derniers temps. Déficit d’audace ou étroitisation de la mission, ce management simpliste n’est plus de mise dans l’entreprise contemporaine qui ne peut plus penser et réaliser son projet hors de son éco-système global, qu’il s’agisse de passer des achats moins disant aux mieux disant, de la gestion des effectifs à celui du capital humain ou du marketing de séduction à la consommation responsable…. Aujourd’hui, des réseaux comme MR21 (Management Responsable) réunissent des cadres formés au développement durable et à la RSE qui ont décidé de faire évoluer les pratiques d’entreprise dans cette voie nouvelle. Ils se nourrissent des innovations discutées avec les parties prenantes, des schémas collaboratifs, d’acteurs qui ont inventé une autre façon de vivre l’intra-entrepreneuriat…Ces cadres n’hésitent pas à se former au « pilotage de la durabilité »*, concept nouveau et intégrateur s’il en est, dont des « business case durable » exemplaires viennent démontrer qu’on peut rentrer dans le moteur de l’entreprise, pour réussir à transformer l’offre, même si cela conduit souvent à devoir « changer la roue en roulant »…

Les managers responsables au coeur de la révolution managériale

L’intérêt du rapport Notat Sénard est de faire descendre dans l’entreprise la solution aux contraintes en cours pour échapper aux débats idéologiques et conceptuels qui ont tenu lieu de boucs émissaires jusqu’ici, pour ne pas se remettre en cause, pour déporter sur les autres le poids des contraintes et ne pas viser des horizons plus ambitieux et qualitatifs, en se contentant de l’accroissement des ventes et de la baisse des coûts ! Aux enseignants d’élargir enfin le modèle, de l’accompagner dans ses outils de performance globale et dans ses méthodologies alliant économie et sciences sociales, considérations physiques et intérêts humains… Aux gouvernants d’apporter des visions, des projets et des grands défis qui mobilisent la communauté de l’entreprise dans un rapport global au monde, ouvrant des opportunités de croissance attendues par les actionnaires en priorité. Et aux managers eux-mêmes de prendre leur pleine responsabilité de leur métier dans un monde qui ne se conçoit plus en vase clos, contre les acteurs critiques ; leur rôle est de retourner en avantage compétitif les contraintes d’un monde qui doit faire avec les exigences climatiques, le renouvellement des ressources, l’équité entre les genres et les personnes, qui nécessite aussi un partage transparent et solidaire de la valeur crée, une accessibilité pour tous aux services durables et des approches éthiques et sérieuses des enjeux que les technologies présentent.

La révolution de l’entrepreneuriat a tué l’assimilation du cadre d’entreprise à l’officier des armées, et celle de l’ouvrier au manutentionnaire sans qualification. C’est une nouvelle révolution managériale qui s’installe, faisant de chaque personne un maillon déterminant, qui n’a plus rien à voir avec le (petit) chef des années fordiennes, s’il existe encore. Le manager responsable est co-producteur du projet, co-animateur de la démarche globale et co-auteur du résultat collectif. Plus que d’entreprise « libérée », il faut désormais parler d’entreprise collaborative, en symbiose interne et externe avec son système de ressource (input) et de service (output) , dont l’image la plus juste est celle du « macroscope » de Joel de Rosnay qui est aussi celui qui a démontré que la génétique des systèmes vivants procédait d’une « épigénétique » liée à l’environnement et à la pression externe, tout aussi décisive pour la réussite du processus d’adaptation. La responsabilité managériale à ré-inventer n’est que la reconnaissance du rôle essentiel de la cellule humaine dans le corps vivant de l’entreprise, système macroscopique qui découvre ses interdépendances et la supériorité du travail collectif sur les chaînes isolées ou « faussement à l’abri ».

L’entreprise existe et se développe pour et avec la Société vivante et globale mais encore doit-elle se penser comme tel et se vouloir ainsi ; c’est tout le défi du management de ré-ouvrir les esprits et les savoirs sur le monde nouveau, sans barrières, sans peur et sans exclusion : l’entreprise qui réussit est consubstantiellement associée à toutes ses parties prenantes tant il est plus que jamais vrai qu’il n’y aura pas d’entreprises qui gagnent dans un monde qui perd….

*Les Master Class 21 enseignent ce pilotage de la durabilité – elles portent aussi chaque année « le forum du management responsable » ; le prochain se déroulera le 3 juillet 2018 – contact/invitations sur pdh@company21.fr

Le blog

Oui, toute entreprise a intérêt à se doter d’un comité parties prenantes!

5 avril 2018
Le rapport Notat Senard relance les comités parties prenantes

Le rapport Notat Senard relance les comités parties prenantes : clés de succès et bénéfice d’un dispositif bien pensé…

Cela fait des années que les entreprises anglo-saxonnes – Shell, Unilever, Marks & Spencer – ont ouvert la voie audacieuse des « comités parties prenantes » ; il a fallu du temps pour qu’elles soient rejointes par quelques grandes entreprises françaises, auxprises avec des controverses qu’elles pensaient neutraliser ainsi (cf. Edf, Lafarge…). Une des recommandations du Rapport Notat Senard – le rapport  demande essentiellement à la gouvernance de considérer les enjeux sociaux et sociétaux de l’entreprise – est de corriger cette frilosité de nos entreprises à discuter sereinement avec un échantillon d’acteurs sociétaux susceptibles d’enrichir les travaux des conseils, sans qu’on ait besoin pour autant de leur attribuer des droits ou d’institutionnaliser la procédure !

Le compromis proposé est le fruit de l’expérience accumulée par les pionniers du dialogue parties prenantes qui ont joué le jeu et s’en félicitent aujourd’hui (cas de Michelin, Veolia…De fait, il est dommage de se priver de l’avis des représentants des consommateurs, des riverains, des fournisseurs, des ong et autres acteurs sociétaux qui s’intéressent à l’entreprise ! Encore faut-il savoir sélectionner des personnalités qui sauront exprimer en leur nom des « critiques constructives » dont l’entreprise peut tirer grand avantage pour comprendre les tensions externes, les anticiper et les régler, d’une façon pro-active et positive. De fait, la procédure n’est pas mécanique et ne s’improvise pas : elle est avant toute chose le fruit d’un «savoir-faire  sociétal » qui repose sur « une culture du dialogue », exigeant de considérer ses interlocuteurs comme ils sont et de les écouter avec objectivité et bienveillance. Au-delà de ce pré-requis culturel fondateur, il existe 4 clés de succès au moins pour se doter d’un dispositif de relations parties prenantes apporteur de solutions et capable de nouer une relation avec la Société dont l’entreprise saura tirer parti pour sa croissance.

Première clé, établir le lien avec le conseil d’administration, via la participationeffective d’un représentant, son président dans l’idéal, qui se fera l’interprète des avis exprimés auprès du comité stratégique du conseil et du collège des administrateurs ; ce lien doit être poussé jusqu’à permettre l’expression du Comité devant l’Assemblée Générale et dans le Rapport de gestion, en respectant son indépendance, condition de sa crédibilité.

La deuxième facteur de succès est une représentation diverse et de qualité des membres du comité parties prenantes, en termes d’expertise, d’engagement, de sens opérationnel et stratégique à la fois, pour exprimer la perception externe des enjeux. La conséquence est qu’on ne sélectionne pas que les représentants qui vous conviennent ou vous plaisent mais ceux qui vous interpellent et vous stimulent. On ne choisit pas ses parties prenantes : on les constate !

La troisième condition de réussite consiste à poser les règles de fonctionnement du dialogue en préalable, en accord avec les acteurs, allant des modes de (non)communication à l’indemnisation des parties, en passant par le rythme des réunions et la construction commune de l’ordre du jour, sans craindre aucun sujet, aucune thématique et en mettant à disposition du comité l’information précise dont il a besoin pour approfondir les débats.

Quatrième clé de succès et non des moindres : accepter une animation tierce, qui garantit les conditions d’équilibre de la discussion et qui assure la synthèse des discussions afin d’engager le comité devant le Conseil, dans des formes reconnues par tous, en n’omettant aucune expression, fut-elle dérangeante… L’animation est en général extérieure aux parties.

C’est dans le temps qu’on percevra l’intérêt et les retombées positives d’un dialogue parties prenantes ; plus on saura donner confiance aux parties et plus on fera « monter » les vrais sujets et plus on les analysera de façon sérieuse, pour faire émerger des recommandations transmises aux instances de l’entreprise, en tirer des propositions d’action ou des accords.

Si le dialogue parties prenantes n’oblige évidemment pas le conseil et le management de l’entreprise à faire ce qu’on lui demande, ceux-ci ont au minimum « une obligation de réponse » : justifier les conséquences qu’on tire des sollicitations et propositions exprimées ! C’est la forme minimale de respect attendue par les acteurs extérieurs qui se penchent sur les enjeux de l’entreprise, espérant l’influencer et s’ils ne le peuvent pas, s’attendant à être écoutés et considérés…La confiance reste là aussi le curseur majeur de la relation à bâtir. Les comités parties prenantes constructifs et utiles sont bien ceux qui ont installé de part et d’autre un respect mutuel, autour d’une volonté de faire progresser la relation entre l’entreprise et la Société, à régler ses impacts négatifs les moins bien acceptés et à améliorer les impacts positifs les plus attendus.  Un dialogue doit être ressenti comme utile de part et d’autre ou il ne s’installe pas et ne dure pas.

Comme on le voit, il y a bien un art du dialogue parties prenantes qui fait la navette permanente entre les deux rives de l’enjeu contemporain croissant : « business vs Society » ; il confère au « passeur » une position médiatrice originale, dès lors qu’on touche aux vrais sujets et qu’on facilite ainsi la mutation durable des modèles. Initiative exigeante, méthodique, rigoureuse, volontariste aussi, qui s’inscrit dans le moyen terme, le dialogue avec les parties sociétales est d’abord une démarche au service de la mutation positive de l’entreprise. Il ne peut y avoir de mutation durable ancrée et réelle, si elle ne prend pas appui sur ce dialogue organisé, nouvel outil et nouvelle attitude des entreprises qui ont compris que leur avenir était d’agir « en Société », associant réalisme et audace, ouverture et collaboration.

NB.Pour réfléchir et organiser vos comités parties prenantes, nous mettons à votre disposition une expertise confirmée et un savoir-faire d’animation reconnu. Contact : pdh@company21.fr

Le blog

APRES LE RAPPORT NOTAT SENARD, « QUE FAIRE ? »

12 mars 2018

APRES LE RAPPORT NOTAT SENARD, « QUE FAIRE ? »

Les grands rapports ont toujours préparé les grandes réformes, même si beaucoup n’ont servi qu’à changer l’état des consciences. Ils ont pour vocation essentielle de remettre au centre de gravité de la Société des évolutions nécessaires, étouffées par les tensions entre les anciens et les modernes.

Le Rapport Notat Senard pose une pierre d’angle majeure au-dessus des controverses qui écartèlent l’idée d’entreprise en France, bloquée depuis que le CNPF a refusé « le double projet » d’Antoine Riboud, entre contempteurs du tout-marché qui ne jurent que par les dividendes économiques du progrès et les tenants de la régulation qui veulent concilier profit et responsabilité. Il est vrai que la RSE qui s’est introduite en France par effraction, grâce à quelques groupes pionniers, a bénéficié d’un sérieux coup de pouce avec la crise de la mondialisation, l’alerte climatique et l’arrivée des millenials qui voient s’installer avec angoisse une économie sans maître, si ce n’est la course à la taille et au bénéfice, qui ne les satisfont pas.

On trouvera dans ce rapport une mise au point très balancée, fruit de l’écoute des acteurs la plus large possible, qui constituera à n’en pas douter la référence sur le projet entrepreneurial pour le 21°siècle et la meilleure proposition qui soit pour rénover notre droit des sociétés, tout en renvoyant à la gouvernance des entreprises leur responsabilité propre sur la qualité sociétale de leur stratégie.

Puisse cette vision installer un nouveau consensus français sur « l’entreprise en Société », et clôturer une séquence historique qui nous a fait perdre beaucoup d’énergie collective. On est en droit d’espérer de cette réflexion qu’elle aide l’économie française à rentrer mieux et plus vite dans « le modèle durable » qui s’impose comme celui du monde qui vient. Et qu’on cesse de suivre en Europe un modèle friedmanien qui reste un détournement du projet entrepreneurial au profit de quelques uns, ce que JK Gabraith avait déjà expliqué et que les financiers ont occulté jusqu’à ce que les pénalités de la dernière crise (350 milliards !) ne remettent en question la survie de l’édifice…

Trois catégories sont particulièrement interpellées par ce rapport : les parlementaires, d’abord, pour qu’ils transcrivent vite les recommandations législatives, sans les dénaturer, car l’équilibre trouvé autour de « l’intérêt social de l’entreprise » concilie bien les deux dimensions, collectives et privées. L’autre catégorie concernée est la communauté des administrateurs et des dirigeants d’entreprise qui n’ont plus à s’interroger indéfiniment sur l’opportunité de « considérer » ou non les impacts et qui se voient réclamer une vision de long terme, garante de la pérénnité et de la durabilité du projet. C’est là que se situe la charnière du changement : le plafond de verre au sommet est encore le plus rétif et n’hésite pas à faire pardonner son cynisme par de la philanthropie consentie, comme on le fait si bien outre-atlantique… La troisième catégorie concernée est celle des « acteurs sociétaux » qui sont appelés à jouer la carte des coopérations et des coalitions pour co-construire des stratégies économiques et sociales intelligentes et progressives, susceptibles de traiter les grands enjeux collectifs du moment, ce qui ne les empêche pas de dire ce qui est et ce qui ne va pas !

Il est important que ce rapport soit lu et considéré par la communauté économique, car si l’entreprise est pour partie la solution des problèmes du monde, et si beaucoup de groupes ont fait remonter la durabilité dans leur modèle, comme le rappelle le Rapport, au final nous savons « qu’il n’y aura pas d’entreprise qui gagne dans un monde qui perd ». Il y a une philosophie politique qui émane de ce travail et qui est largement celle inspirée par le Chef de l’Etat : que les dirigeants choisissent la logique contractuelle et cessent de se retrancher derrière la norme publique pour « faire leur job », facilité politique pratiquée depuis des décennies.  On espère que le nouveau président du Medef fera sienne cette doctrine et aura à cœur de la promouvoir au sein de Business europe, pour que le modèle durable soit harmonisé en europe et transformé en atout compétitif.

Jean-Dominique Senard l’a rappelé souvent dans ses présentations : il faut s’approprier cette nouvelle définition de l’entreprise, permettre aux « entreprises à mission » de s’exprimer, faire rentrer « la raison d’être du projet » dans les Conseils, pour avoir toutes les chances de rallier nos partenaires européens à ce « capitalisme rhénan » qui est aussi un « capitalisme des parties prenantes », même si le mot a été renvoyé aux bonnes pratiques. L’Europe trouvera sa maturité politique autour d’une démocratie réelle et d’un socle de droits sociaux communs, mais aussi en promouvant « une économie de marché responsable », parfaitement concurrentielle et en tout cas plus digne de confiance et attractive que le classement de Fortune. Ce message que l’on croyait improbable est devenu possible. À nous de le rendre effectif et convaincant.