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La planète peut-elle survivre à l’économie de marché ?

9 septembre 2019

Plutôt que de godiller entre le soutien à la croissance quantitative et la régulation timide du business, les politiques économiques devraient favoriser le cadre de « l’entreprise durable » pour porter les solutions aux défis collectifs.

Les chefs d’Etat n’ont pas fini de se réunir pour éteindre les incendies de l’Amazone, la disparition des glaciers, la sécheresse au Sahel, l’émigration des jeunes désespérés ; le repli national du chacun pour soi a de beaux jours devant lui, face à des enjeux qui sont en train de nous dépasser. L’Accord de Paris a ouvert la voie d’une diplomatie non contraignante faisant de la bonne volonté des Etats la clé d’une gouvernance mondiale « raisonnable ». On voit bien qu’elle ne suffira pas.

Parallèlement à cette montée des périls collectifs qui vont accaparer la politique de ce siècle, l’économie de marché connaît une euphorie historique qui se traduit, au-delà d’un succès réel dans la stimulation des innovations et l’enrichissement des classes moyennes dans les pays émergents, par un capitalisme qui n’a jamais été aussi oligoplistique, concentré mais aussi politiquement puissant, au point de pouvoir priver les Etats de la collecte des impôts et de leur imposer des cadres de fonctionnement à sa main.

La crise globale de la confiance dans la démocratie et l’entreprise libérale

Cette asymétrie très conséquente se double d’une perte de confiance dans la démocratie comme solution à ce grand écart entre « gagnants et perdants » du jeu global et se complique à travers la capacité formidable acquise depuis peu par les sociétés civiles à permettre à tout un chacun de dire tout et son contraire à qui bon lui semble, à l’aide de réseaux surpuissants et amoraux à la fois. Il n’est pas sûr que l’organisation humaine bâtie tant bien que mal autour des concepts récents d’Etats de droit et d’émancipation individuelle résiste à ces écartèlements. Il faudra un sursaut moral à l’humanité pour dompter son succès matériel – ce courage dont Soljénytsine a reproché à l’Occident son abandon ; mais c’est du côté des régulations collectives qu’il faut espérer les solutions les plus rapides et les plus conséquentes, l’une d’entre elles devant consister à canaliser le passage de l’entreprise libérale des années 80, consacrée par le principe de l’optimisation actionnariale, à celle de « l’entreprise durable » qui tente d’émerger aujourd’hui pour prendre en compte les Objectifs du Développement Durable, au travers d’une Raison d’Etre explicitée et d’une vision de développement qui accorde toute l’importance qu’elles mérites aux exigences de ses parties prenantes.

On a cru jusqu’ici que « la RSE », c’est-à-dire la prise d’engagements volontaires par chaque entreprise, suffirait à infléchir le système. On en voit aujourd’hui toute la limite, nonobstant les bonnes pratiques méritoires et les initiatives utiles qui se généralisent pour élever les standards sociaux et environnementaux, en Europe essentiellement. En réalité, la RSE ne s’est pas ouverte au sujet principal qui est celui de la répartition de la valeur, afin de rémunérer plus la partie sociétale qu’on ne l’a fait jusqu’ici, voire la partie salariés, forcément au détriment de la partie capital ou client. D’autre part, la RSE classique qui s’est généralisée par des discours et des programmes de bienveillance, n’a pas encore convaincu la chaîne de décisions de la gouvernance afin d’arbitrer naturellement des choix d’investissement, d’activité ou de stratégie en se donnant une « performance sociétale » à atteindre, tout en découplant les impacts négatifs de la création de valeur et en négociant les priorités avec les parties prenantes concernées pour traiter en même temps les enjeux systémiques propres à son activité. Le fait que ce soient les ONG, les juges ou les acteurs publics qui forcent les entrepreneurs à traiter vraiment les enjeux éthiques du numérique, à respecter la règle fiscale, à rentrer dans une économie circulaire décarbonée, proche de zéro déchets et à viser une inclusion locale qui n’exclut personne de l’accès au progrès, en dit long encore sur le retard pris dans la sphère privée pour s’approprier la question de la durabilité de la planète.

L’entreprise durable : une solution à la crise ?

Ce déficit d’engagement est d’autant plus préoccupant que le business dispose d’une latitude d’action et d’une intelligence globale pour apporter des solutions pertinentes aux enjeux d’énergie propre, de pauvreté et d’ignorance, de consommation responsable et de production utile qui sont les leviers vers la résilience de notre modèle productif, s’il rentre dans une logique « durable ». Du coup, c’est bien en contractualisant avec la Société, avec les pouvoirs publics, au travers de coalitions sectorielles ou d’engagements de long terme, pour partager des objectifs d’intérêt commun, que « l’entreprise durable » démontrera sa capacité à allier performance économique et sociétale, comme vient de le faire le secteur de la mode, le propose celui du transport maritime et s’y emploie aujourd’hui la distribution ou l’alimentation. « Le contrat de durabilité » caractérise un modèle vraiment responsable car au lieu de chercher à tordre les règles pour se constituer une rente, il va faire émerger une régulation systémique où l’intérêt collectif permettra le déploiement des meilleures capacités d’invention et de service, à moyen et long terme en tout cas. Certes, nous savons que seule l’Europe est mûre pour structurer ce paysage responsable et que les rapports géopolitiques sur la planète défendent des intérêts nationaux derrière lesquels se retranchent les grandes firmes pour n’avoir pas à remettre en cause leur schéma gaspilleur et prédateur dans beaucoup de cas. La solution s’impose donc à deux niveaux. A l’UE de bâtir ce cadre de référence d’une « entreprise durable », à partir de sa zone souveraine, premier marché solvable au monde. Et à partir de notre base européenne, hâtons-nous de poser les réformes de régulation internationale qui rallieront tantôt une chine défensive, tantôt une amérique offensive, lorsque les risques deviennent trop dangereux, comme c’est le cas avec les émissions de CO2, les produits toxiques et les systèmes intrusifs.

Trois leviers pour promouvoir le modèle de l’entreprise durable

Nous proposons trois effets de levier simples pour accélérer le basculement vers l’économie durable dans les dix ans qui nous restent pour éviter les drames. D’abord, généraliser l’obligation à toute entreprise commerçant en Europe, la publication de son bilan de durabilité (transparence de base extra-financière), à travers un cadre commun qui rend lisible la réalité de sa situation sociale, environnementale et sociétale, sur l’ensemble de sa chaîne de valeur dans le monde. Deuxièmement, structurer mieux, pour les renforcer, les instances de médiation et de dialogue chargées aujourd’hui de suivre l’application de « cette conduite responsable des affaires », conforme aux principes de l’OCDE. Elles doivent pouvoir engendrer des corrections obligatoires et des sanctions, en y associant les représentants de la Société civile. Troisième voix, donner une architecture institutionnelle ouverte et simple au dispositif de promotion de la durabilité dans l’économie d’entreprise mondiale à partir de là : organiser la concertation du business, l’expression des ong, pour que l’évaluation de ces progrès vers la durabilité, interfacent le système de dialogue public international, dans le cadre des G7 comme cela a commencé à être fait à l’initiative de la France, mais surtout dans le cadre du G20 et de celui des Nations-Unies.

Ces 3 leviers peuvent s’installer dans le sillage des dispositifs existants ; ils ont le mérite de faire de « l’entreprise durable » la référence, de la soumettre au jugement public pour corriger les externalités négatives insupportables et de projeter une trajectoire de co-régulation public-privé qui favorise ces mutations. En une décennie, un tel dispositif peut devenir opérationnel, si l’UE le porte avec volontarisme et efficacité à la fois. C’est en même temps le temps dont nous disposons pour que l’économie des grandes entreprises mondiales ne devienne pas un monde clos, accusé de nuire au destin collectif et de ne poursuivre que sa propre finalité, ce qui ne manquerait pas de rendre la vie sociale conflictuelle et de nourrir un populisme anti-démocratique qui serait aussi anti-business. L’enjeu du changement de modèle est bien d’intérêt politique et ce n’est pas parce qu’il est mondial avant tout, complexe et déséquilibré dans l’état des forces en place, qu’il ne faut pas le livrer, au nom de la génération future qui rejette à juste titre cette perte de sens de l’entreprise contemporaine.

Dans ce dialogue public-privé, européen, et inter-générationnel, se joue le nouveau cap du capitalisme créatif de l’après-guerre, devenu aujourd’hui un capitalisme auto-centré qui ne comprend pas bien la fracturation du sol sur lequel il repose, même si quelques éclaireurs s’épuisent à convaincre leurs pairs. L’avenir de l’entreprise est dans « le service de la Société » avant tout ; c’est elle, plus que le marché, qui lui offre la résilience et la prospérité. En contractant avec la Société, l’entreprise peut trouver le chemin de « la durabilité » qui en fera un pôle politique capable d’éviter la dérive des comportements claniques et agressifs qui habitent les sphères dirigeantes, en état de rectifier les externalités environnementales à haut risques qui s’accumulent sur notre chemin et de nourrir une démocratie qui n’existe que si les valeurs fondatrices sont partagées et pratiquées. L’entrepreneur a plus que jamais une responsabilité politique, celle de construire un modèle économique durable en dehors duquel la richesse produite ne sera ni légitime, ni acceptée…

Source : e-RSE

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