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L’affaire Lactalis, dernier avatar du monde ancien…

15 janvier 2018

Quelle entreprise n’est pas confrontée un jour à un accident, une erreur ou une malveillance ? Cela est arrivé, arrive et arrivera aux meilleures entreprises. Loin de nous de juger, hors connaissance de cause, et du reste, depuis plus de trois semaines que l’information est parue sur le risque sanitaire associée à l’usine Lacatalis de Craon, on ne peut pas dire que l’opinion et les acteurs publics n’ont pas fait preuve de patience et de compréhension, s’attendant à ce que la distribution des produits et l’information donnée soient rapidement maîtrisées, comme il se doit.

Quand Laurent Joffrin titre à la une de Libération à mi-janvier – « Lactalis, c’est quoi cette boîte de lait ? », l’accusant d’avoir sous-estimé le risque et freiné les mesures attendues, il ne fait qu’exprimer un point de vue général sur la perception d’une préoccupation insuffisante de la part des dirigeants des conséquences de la situation pour les consommateurs – des enfants – pour les éleveurs – qui ont déjà la vie dure – et pour l’ensemble de la filière lait, fragilisée, observée et vulnérable. Accumulant les reproches sur le culte du secret, la dureté dans les négociations, l’absence de discours et d’attention aux problèmes collectifs, on ne peut pas dire que Emmanuel Besnier dispose d’un crédit qui lui facilite les choses. Et on ne comprend pas qu’à l’ère de « la responsabilité d’entreprise », il ait attendu tant de temps pour s’expliquer, rassurer sur tout ce qui est fait pour rétablir les choses et compatir avec « son public » sur l’engagement total de régler le problème sans attendre que les pouvoirs publics et les medias lui fassent la leçon. Dans son intérêt d’abord !

Prenons de la hauteur à ce sujet car cette attitude exprime la fracture existante entre les entreprises de l’ancien monde – qui ne donnent le sentiment de ne s’intéresser qu’au marché – et celles du nouveau monde qui agissent « en Société » et qui en tirent les conséquences, à l’exemple d’un autre grand du lait, Danone, le premier à avoir considéré que la mission économique n’est pas dissociable de la mission sociétale de l’entreprise. Cette crise tombe au mauvais moment – ou au juste moment ?- dans le débat public qui traite de cette question ; elle met à mal évidement tous ceux qui nous parlent de l’autorégulation et de la bonne volonté des chefs d’entreprise comme du seul mode de gestion des problèmes, nous faisant croire que la sagesse du dirigeant suffit, surtout s’il est un géant mondial qui a réussit financièrement. Pas plus que la loi ne peut tout régler, l’auto-régulation n’est plus depuis longtemps la voie appropriée à la complexité du monde ! Certes, le Code Civil actuel et la doxa libérale, font du dirigeant-actionnaire-manager le seul arbitre des décisions d’entreprise ; c’est bien pour cela qu’il faut acter désormais que la bonne gouvernance doit consister à considérer ses parties prenantes et qu’elle ne peut rester le domaine arbitraire et solitaire du dirigeant.

Remercions Emmanuel Besnier (indirectement) de la démonstration grandeur nature offerte : il est devenu impossible désormais de gérer l’immense responsabilité qui va de pair avec la volonté d’un groupe d’occuper une place déterminante dans un métier, dans le monde et dans des régions, sans rendre des comptes, sans dialoguer, sans négocier et sans collaborer en permanence avec toutes ses parties prenantes. « Le management de l’ancien monde » ne tient plus. Et ce d’autant que « le management du monde de demain » le disqualifie, venant d’acteurs économiques de plus en plus nombreux qui ont introduit dans leur modèle et leur stratégie les objectifs de durabilité du contexte social, environnemental, sociétal, qui les concerne : lutter contre le réchauffement climatique, gérer les ressources avec sobriété, partager la valeur de façon équitable, être sûr et loyal, transparent et à l’écoute, innovant et collaboratif ! Voilà pourquoi cette affaire, grave, est simple aussi : on ne demande pas l’impossible à l’entrepreneur, ni le zéro défaut ; on lui demande d’accepter la contrepartie d’une position acquise et voulue, en assumant un management responsable et durable, indissociable d’une stratégie de conquête, qu’on a plutôt envie de saluer et d’admirer parallèlement, car elle sert aussi l’intérêt agro-alimentaire français. Et qui rapporte sûrement plus que les comportements très coûteux d’une sous-estimation des attentes de ses partenaires !

Certes, ce n’est pas parce que la future loi sur la définition de l’entreprise dans le Code Civil aura posé que « le Conseil dans sa décision collégiale considère l’intérêt de toutes ses parties prenantes » – et pas seulement celui des associés – qu’il n’y aura plus d’accidents dans les usines ! Mais, en élevant le niveau d’exigence collective, en précisant mieux ce que doit être la démarche responsable à la tête d’une entreprise, on veut croire que la pratique opérationnelle rejoindra le consensus d’opinion et que le refus d’assumer ne sera pas seulement critiquable mais qu’il deviendra forcément « hors jeu ». C’est ce que reconnaît, contraint et forcé Emmanuel Besnier dans son entretien au JDD. Et c’est parce que tout le monde souhaite qu’il reste un des grands acteurs mondiaux de l’industrie laitière, qu’il faut prendre acte de la primauté de la Société sur le marché et qu’il faut reconnaître que « le modèle de management durable et responsable » est devenu le seul légitime dans ce monde ouvert, risqué et intraitable qui est le nôtre en 2018.

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